lundi, 19 novembre 2007
à quoi bon le grand souffle ?
Le Grand Souffle, à quoi bon ?
ou pourquoi La Sœur de l’Ange abandonne son dernier éditeur en date.
La Sœur de l’ange a décidé de rompre avec le Grand Souffle, l’éditeur de ses deux derniers numéros.
Changer d’éditeur, ce n’est pas la première fois qu’une revue prend une telle décision. En général, il n’y a pas là matière à grand débat. Le Grand Souffle a choisi de présenter fallacieusement cette rupture comme un choix éditorial de sa part, même s’il a corrigé une version précédente, sur nos instances, pour nous en reconnaître l’initiative. A l’en croire, ne plus nous éditer, serait une preuve supplémentaire de la rigueur stratégique du combat qu’il mène contre le monde inique de l’édition, dont il est bien sûr le seul à s’être rendu compte de la malignité, alors que s’en font les complices, sinon les agents, tous ceux qui ne se rangent pas sous sa bannière. En nous félicitant (avec raison) de la haute tenue de notre dernier numéro, « à quoi bon résister », il avait pourtant explicitement souhaité, et dans des termes on ne peut plus flatteurs, le renouvellement de notre contrat ! Comprenne qui pourra. Ou comprenne qui voudra, bien plutôt, car rien n’est plus clair. « C’est de bonne guerre », comme on dit dans le milieu des affaires. Ce sont là des mœurs d’éditeur à l’ancienne mode, voilà tout, ou de boutiquier. Il arrive que les petits soldats de l’intérieur croient arborer une tenue léopard, alors qu’ils n’ont fait que se glisser dans la peau d’un caméléon. Il arrive que l’on se croie subversif, alors que l’on reconduit sans le savoir les comportements les plus éculés de ses adversaires. En la matière, le Grand Souffle, pourtant si prétentieusement vertueux, se conduit comme un éditeur des plus ordinaire, vexé de voir partir ailleurs l’un de ses meilleurs auteurs, et le déclarant soudain pas aussi bon qu’on l’avait cru.
Mais ce serait trop simple. Le Grand Souffle ne remet pas en cause la qualité des deux numéros de La Sœur de l’Ange qu’il a publiés. Il n’a de même jamais douté qu’un troisième ou un quatrième auraient la même tenue, puisqu’il nous a invités à continuer de collaborer avec lui. Ce n’est donc pas sur la qualité même de la revue qu’il se fonde, pour se glorifier, à la fin des fins, de ne plus publier La Sœur de l’Ange, après avoir souhaité le faire encore.
Il met directement en cause l’honorabilité des membres du comité de rédaction et distribue les bons et les mauvais points. Entendons-nous : par honorabilité, il faut entendre ici le plus ou moins bon positionnement des uns et des autres par rapport au combat héroïquement mené par le Grand Souffle contre la fin de tout. Mon Dieu, ce combat-là, nous n’avons pas attendu que le Grand Souffle existe pour le mener, chacun de notre côté à notre manière, sans forcément nous en vanter, et en nous mettant parfois en assez grand danger, situation sociale comprise. Le Grand Souffle se plaint assez souvent du peu d’écho qu’il rencontre. Mais avant de se vanter de son propre combat, il n’est pas mauvais de reconnaître celui des autres, surtout si c’est le même. D’autre part, il ne faut jamais s’attendre à être reconnu lorsqu’on se permet de venir de donner des leçons à ceux qui ont commencé la lutte avant soi.
Ainsi le Grand Souffle s’autorise-t-il à trier parmi nous les bons et les moins bons, hissant notre ancien rédacteur en chef sur le pavois, et se réjouissant que celui-ci vienne « coordonner » chez lui une autre revue. Rien là que de très normal, c’est pratiquement le moins introduit d’entre nous dans le monde de l’édition, alors qu’il est en manque d’éditeur. Ayant magistralement mené à bien le dernier numéro, comme à son habitude, il a refusé d’en être le rédacteur en chef parce que l’un de ses (seulement) trois articles avait été critiqué par quelques uns d’entre nous. Pourquoi pas ? C’est son droit. Mais on y perd son latin, on ne voit pas en quoi une telle attitude serait conforme à l’éthique du Grand Souffle, prétendument fondée sur l’entente collective et le sacrifice des egos. N’y aurait-il pas là une erreur de jugement, par hasard? Les sublimes protestations d’intention, les expressions grandiloquentes, ne parviennent pas à masquer une morale au souffle court, parce que strictement auto-valorisante.
Bref, Le Grand Souffle a de grands principes qu’il utilise comme ça l’arrange sans rien connaître à rien - en ce qui concerne les affaires internes de La Sœur de l’Ange, bien entendu.
Mais il ne se contente pas de distribuer les bons et les mauvais points en fonction de la plus ou moins grande adhésion des uns ou des autres à ses propres orientations. Sans aucun doute expert en relations humaines, il est ainsi intervenu dans la crise interne qu’a traversée La Sœur de l’Ange, comme s’il s’agissait pour lui de conduire une thérapie de groupe. Il l’a en outre fait sur la foi du seul point de vue qu’il pouvait connaître, et en ignorant totalement le travail de longue haleine fourni par tous les membres du comité de rédaction pour régler la situation. Cette exaspérante bonne volonté, s’appuyant sur l’ignorance et donc l’irrespect, n’a fait que briser la tentative de conciliation en cours. L’adjonction inopinée d’un poids étranger dans la balance ne pouvait que dérégler l’équilibre presque atteint. On suppose que tel n’était pas le but recherché et qu’il s’agit simplement d’inconscience.
Nous ne pouvions en tout cas pas tolérer que l’on nous donne des leçons sur la manière de nous comporter entre nous pour régler nos conflits éventuels, d’une part parce que cela ne regardait que nous, et d’autre part parce que personne d’autre que nous ne pouvait savoir ce qui se passait entre nous. Il est à peine croyable que le Grand Souffle, se vantant sans arrêt de sa faculté à œuvrer de manière collective n’ait pas vu à quel point il se déjugeait en ne laissant pas les membres du comité de rédaction de La Sœur de l’Ange résoudre collectivement les problèmes rencontrés par la revue. Cette intrusion dans la gestion des problèmes humains des autres nous a paru, et nous paraît encore, suspecte, malsaine et dangereuse, elle n’a rien à voir avec notre politique de vie.
C’est la raison principale de notre refus d’être désormais publiés par le Grand Souffle, dont nous n’avons par ailleurs qu’à nous féliciter du travail d’éditeur au sens strict.
La crise qui a secoué La Sœur de l’Ange, et dans laquelle le Grand Souffle a voulu si malencontreusement intervenir, ne date de toute façon pas de la publication de la revue par cet éditeur. Elle a assez tôt séparé les deux fondateurs, malgré le principe qu’ils avaient eux-mêmes choisis : publier sur un même sujet des textes provenant d’auteurs aux opinions divergentes, voire opposées. La crise a été longue, a connu bien des rebondissements. L’issue finale n’était pas la plus prévisible, mais c’est la plus saine, la plus solide, la plus courageuse. Alain Jugnon a choisi de quitter La Sœur de l’ange et de rester intimement lié au Grand Souffle en y publiant sa propre revue. Les autres membres du comité de rédaction ont décidé pour leur part que la revue devait rompre avec le Grand Souffle, rejoignant ainsi la position antérieure de Matthieu Baumier, lequel avait d’ailleurs retiré ses textes du dernier numéro.
Non, changer d’éditeur, ce n’est pas la première fois qu’une revue prend une telle décision. Mais il doit être assez rare qu’un comité de rédaction la prenne sans s’être assuré auparavant d’un autre éditeur, et fasse ainsi courir à la revue dont il assume la responsabilité le risque de ne plus être publiée. Il faut que ses motifs soient des plus grave.
A l’issue de cette crise, le nouveau comité de rédaction de La Soeur de l’Ange (à savoir l’ancien, moins une personne(*)) est plus uni que jamais, et plus que jamais convaincu de l’originalité de la revue et de sa nécessité. La confiance des abonnés et des lecteurs au numéro n’a d’ailleurs jamais cessé de le lui confirmer. Or il importe avant tout que celle-ci ne soit pas trahie. Il n’est par conséquent pas question de laisser éditer une Sœur de l’Ange qui ne soit pas entièrement nôtre, quel que soit le prix à payer pour préserver cette indépendance. En reprenant la phraséologie employée par la Grand Souffle à son propre sujet dans sa lettre faussement explicative, nous pourrions dire qu’en provoquant cette rupture nous avons fait preuve d’un « héroïsme collectif ». Il s’agit en fait d’un simple acte de décence à l’égard de tous ceux qui nous ont fait l’amitié de nous lire, ou qui ont bien voulu écrire pour nous. Nous nous engageons à faire en sorte que la revue renaisse, sous une forme ou une autre, en espérant que ce sera sur papier, et avec cette même présentation, à laquelle nous sommes attachés, comme semblent l’être nos lecteurs. Nous ne manquerons pas d’aviser du destin de La Sœur de l’Ange tous ceux qui ont su apprécier ses contours et atours. Ils savent que c’est une femme libre, qui ne se compromet donc pas.
Notre décision de rompre avec le Grand Souffle vient après la parution du numéro « résister ». On l’aura compris : il faut moins y voir le signe du hasard que celui d’une cohérence aussi grande que possible.
Le comité de rédaction de la Sœur de l’Ange.
* Matthieu Baumier, Didier Bazy, Yannis Constantinidès, Bruno Doucey, Michel Host, Jean-Luc Moreau.
Post-scriptum : Nous sommes peut-être les premiers à rompre avec le Grand Souffle, mais nullement les seuls. Alors que nous préparions cette mise au point, nous avons en effet pris connaissance de «la lettre ouverte au Grand Souffle » rédigée par Alain Santacreu. Celui-ci dirigeait chez notre ancien éditeur la collection « contrelittérature », dans laquelle il a fait récemment paraître son propre roman : Les sept fils du derviche.
Sa décision de cesser toute collaboration avec le Grand Souffle découle directement de la lettre dans lequel ce dernier tente de faire prendre pour un choix éditorial de sa part notre propre décision de l’abandonner.
Dans les arguments donnés par le Grand Souffle pour justifier sa politique éditoriale, Alain Santacreu découvre une idéologie contraire aux valeurs qu’il a défendues dans son essai La Contrelittérature, un manifeste pour l’esprit. En conséquence de quoi, il ne fait pas que quitter Le Grand Souffle, il lui enjoint de
faire disparaître de son catalogue toute mention du terme « contrelittérature ».
Que le Grand Souffle se félicite de ne plus avoir à publier La Sœur de l’Ange ne fait que discréditer à ses yeux cet éditeur. Nous le remercions de nous apporter ainsi une confirmation aussi objective que possible, car venant de l’extérieur, du bien fondé de notre propre décision.
La Sœur de l’Ange, servir de caution au Grand Souffle ? Il n’aurait plus manqué que cela !
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