mercredi, 05 avril 2006
Thierry Maré : Lettre du Japon
Thierry Maré
Lettre édifiante & curieuse du Japon
à la Sœur de l’AngeConsolatio
Ma bien chère Sœur,
L’habitude de mourir, fort ancienne au Japon, subit depuis peu certaine désaffection, mais n’apparaît pas encore dangereusement menacée.
Il est vrai qu’on meurt moins et que les vieillards deviennent de plus en plus nombreux, de plus en plus vieux, au point d’excéder les capacités des hospices autant que la patience des aides-soignantes. Ce qui, joint à une recomposition de la société entraînant un éloignement du mariage et une diminution concomitante du taux de natalité, produit une élévation de l’âge moyen qu’on appelle ici kôreika, avec le cortège de lamentations qui accompagne en général ce phénomène. Vous connaissez aussi cette musique en France. La population scolaire diminue : que va-t-on faire de toutes ces écoles et de tous ces professeurs ? Le nombre des actifs se réduit : qui va payer nos retraites ? L’impression générale est d’une fin de règne ou d’une fin de siècle. On s’abîme dans les délices moroses de la dégénerescence, de la sénescence, du tarissement : alors qu’en d’autres parties du monde les gens pondent des tripotées d’enfants que c’en est dégoûtant, ces Indiens, ces Chinois, ces Sud-Américains, et ces Africains donc ! A l’heure de la « mondialisation », de la « globalisation », comment faire face à la concurrence de cette grouillante jeunesse ? Heureusement qu’il y a le SIDA ! Mais tout de même, nos vieillards vivent trop vieux…
On n’a pas idée, ma chère Sœur, du nombre de pensées morbides qu’engendrent les reculades de la mort…
De fait, si avancé soit l’âge auquel ils parviennent, les Japonais finissent le plus souvent par baisser les bras, on dit ici « lever les mains » (o-te-age) mais c’est le même renoncement : les Japonais, et même les Japonaises, puisqu’en matière de décatissement comme ailleurs la femme est l’avenir de l’homme… Bras dessus, bras dessous, ce petit monde alors s’en va dans des cimetières comme celui face auquel j’habite.
Les fenêtres de ma maison donnent sur l’arrière d’un temple dédié au dieu Fudô. Le site est ancien, sinon les bâtiments ; c’est lui qui donne son nom au quartier tout entier. Le cimetière s’étage sur la colline. En tendant le bras de mon balcon, j’arriverais à toucher les tombes. Ce sont des monuments de pierre sombre dont la structure me semble assez faiblement exotique ; mais depuis le temps que j’habite ici, j’ai fini par oublier mes premiers étonnements et avec eux ce qui pourrait surprendre un visiteur plus frais. Les morts étant incinérés, les tombeaux sont assez petits. C’est une urne qu’on y dépose, pas le cercueil au creux duquel un corps d’homme étendu renvoie aux métaphores du sommeil et du lit. Il ne s’agit pas de creuser la terre, mais d’y construire une resserre dans laquelle les urnes familiales s’aligneront, s’empileront même peut-être : je n’ai jamais été y voir. Le seul nom gravé sur la pierre est celui de la famille, qu’on ne décline pas en prénoms ni en dates, sauf quelquefois sous l’influence extravagante de l’Occident.
Un ratelier aménagé derrière la tombe reçoit les baguettes votives. Ce sont de longues planches en bois brut, assez semblables à un ski dont on aurait défrisé la pointe. D’un côté sont tracés au pinceau des signes sanscrits, de l’autre des formules rituelles phonétiquement transcrites en caractères chinois. Le tombeau de basalte se détache ainsi sur un fond de hampes rayonnantes, tel ce général de théâtre dont parlait Brecht, portant fichés sur les épaules les petits drapeaux de ses armées, qu’il s’arrachait et jetait par terre au fur et à mesure des massacres : sauf que c’est le contraire et que le bouquet ne cesse de grossir. A certaines fêtes en effet, doublement marquées par le calendrier des cérémonies collectives et par les anniversaires personnels, de nouvelles baguettes votives viennent s’ajouter aux précédentes. La couleur du bois change avec l’âge et les intempéries : les baguettes neuves tranchent sur les anciennes ; les plus anciennes sont presque indéchiffrables, mais à ces signes-là, de toute façon, je ne comprends pour ainsi dire rien. Les jours de grand vent les baguettes s’entrechoquent, produisant le bruit des cordages frappant contre le mât d’un bateau de pêche. J’habite près d’un cimetière et je me croirais dans un port. Vingt fois quand j’ai déménagé me fut resservie la même plaisanterie, en toute langue hilarante : « Ah, vous habitez près d’un cimetière ? Vous avez de la chance : les voisins ne sont pas bruyants ». Là aussi pourtant, c’est le contraire. Le vent bat la crécelle, agite ses claquettes comme un lépreux des temps anciens avertissant qu’il passe et qu’il faut s’écarter, et cet avertissement joint aux idées de port et de mer m’évoque l’image d’un phare sonore, indiquant la présence d’un récif qui est la mort même : qu’il vaut mieux éviter si possible, mais sans lequel le paysage serait privé de relief et surtout de repère. Le vent, les morts s’unissent dans une topologie dépaysante : le vent passe et les morts restent, mais les morts sont passés et c’est le vent qui reste, qui est toujours là, automne, hiver, et le printemps qu’il annonce (haru-ichiban) et l’été même, et dont la demeure est justement ce passage entre les tombes.
Dans le cimetière en effet le passage ne cesse guère. Les morts reçoivent plus de visite qu’un académicien en période d’élection. En principe, les moments du « tour des tombes », o-haka-mairi, sont identiques pour tout le monde et je n’en connais que deux : en automne, en été, le higan et l’obon. Mais à voir chaque semaine mon cimetière à moi, les tombes tournent plus souvent qu’à leur tour. Des hommes, des femmes, seuls, en couple, en famille, viennent nettoyer les pierres, arroser ou tailler les fleurs du bac, apporter du saké, des mandarines ou du mochi, du riz blanc sur une coupelle. L’encens brûle et son odeur emplit ma pièce à la belle saison, quand les fenêtres qui sont aussi des portes s’ouvrent sur un bout de jardin minuscule et qu’entrent des bruits de gong et de voiture, des voltigements de moustique, des chants d’oiseau, puis de cigale, puis de grillon, et par-dessus toujours le croassement considérable des corbeaux.
Dans d’autres maisons que la mienne, souvent, une pièce est consacrée à l’autel domestique. On y retrouve les mêmes offrandes qu’au cimetière : mandarine, riz, saké, parfois un morceau de poisson grillé, car l’autel de la maison plus que le cimetière est proche des cuisines. S’y alignent aussi des urnes plus petites, contenant une partie de nos morts les plus proches, et la photographie des morts, ainsi qu’un petit gong auprès du brûle-parfum dans lequel est consumé l’encens. Les morts de la maison sont les mêmes qu’au cimetière. Leurs cendres sont divisées dès le crématorium, lorsqu’après la cérémonie funèbre les parents du défunt et ses amis chers, en petit comité, s’alignent à la sortie du four, attendant que les ossements calcinés, broyés par un rouleau, leur soient amenés sur tapis mécanique. La première personne de la file saisit un débris fumant d’os au bout d’une paire de longues baguettes et le passe à son voisin, qui le reçoit au bout d’une paire de baguettes longues et le passe à son voisin, et ainsi de suite jusqu’à l’urne finale. Chacun participe au dernier voyage, accomplit pour sa part un petit bout de la route, dans une économie collective du deuil en même temps réversible : car le relais que le mort transmet aux vivants n’est autre que lui-même. C’est pour cette raison qu’à table il est mal élevé de s’échanger la nourriture de baguette à baguette, fût-ce pour faire apprécier l’excellence des sushi, comme il est funeste de planter ses baguettes droit dans un bol de riz, puisqu’on offre ainsi le riz sur l’autel domestique. La communauté des morts est si proche des vivants qu’il faut du savoir-vivre pour marquer à chacune sa place.
Les autels domestiques sont vendus dans des boutiques spécialisées, mais on en trouve aussi au rayon mobilier des grands-magasins. Ce sont d’imposantes armoires dont la décoration rappelle, plus ou moins, l’architecture d’un temple, et que ferme une porte à deux battants. Je ne parle ici que des autels bouddhistes, appelés butsudan. Les autels du culte shinto sont une sorte de maquette, le modèle réduit d’un sanctuaire : on y fait les mêmes offrandes, mais aux dieux, que je sache, et pas aux morts. Tandis que le butsudan est partie du cimetière familial, à moins que ce ne soit l’inverse : la tombe familiale étant réplique de la maison, son annexe éloignée. L’autel et sa poussière de morts se transmettent par héritage au chef virtuel d’une famille encore pensée sur le modèle du clan. Cette familiarité avec les générations disparues m’a toujours rappelé le culte domestique des anciens Romains : ici, pour un esprit prévenu, beaucoup de pratiques religieuses ont un imperceptible air de Tite-Live. Certes c’est là manière de rabattre l’étranger sur le connu, je le vois bien, de le familiariser par analogie : comme justement la mort ainsi s’apprivoisait, venant littéralement vous manger dans la main. Cela dit, l’un de mes amis m’expliquait combien peu commode il avait trouvé, à peine mis en ménage, d’avoir à ménager dans sa minuscule maison de banlieue très lointaine une place pour le butsudan conçu par ses grands-parents à des époques plus largement logées. Ce n’est pas nécessairement de gaîté de cœur qu’on sacrifie l’une de ses rares pièces habitables à des morts auxquels on n’a pas tous été présenté !
L’inquiétude de mon ami n’est sans doute pas près de finir, car il n’a pas d’enfant : qu’est-ce qu’il va devenir, plus tard, son sacré butsudan ? De quoi se nourriront les morts, et lui-même à sa mort, si nulle offrande ne leur est plus offerte, si ne résonne plus le gong qui les appelle à table ? Personne ne pense, je pense, que les défunts dépendent au sens propre de cette cantine de piété : plus qu’un restaurant du cœur ou des âmes, plus qu’un « devoir de mémoire », c’est une façon (romaine ?) de lier et de relier, d’assurer le passage d’un nœud à l’autre en un réseau d’associations au bout du compte assez libres. En effet la lignée dont cet ami, par exemple, se trouve aujourd’hui chef virtuel et presque ultime représentant ne serait pas exactement la sienne, au gré d’un système de parenté plus strictement obsédé par la transmission patrilinéaire et le souci de ne pas s’emmêler les pinceaux dans les générations. Jugez-en, ma chère Sœur ! L’homme dont je suis en train de vous parler fut adopté par ses grands-parents maternels, qui n’avaient pas eu d’enfant mâle ; il perdit le nom de son père, lequel disposait d’un autre fils pour la soif, afin d’assurer la matérielle aux morts désolés de sa mère ! Oncle de son frère, frère de sa mère, fils de ses grands-parents, mon ami n’avait pas besoin d’une tragédie pour devenir homme de théâtre.
Car le théâtre est un pays de fantômes. Dans la journée de Nô, dont chacun sait qu’elle est composée de cinq pièces appartenant à des « genres » différents, la troisième place est réservée aux morts qui reviennent. « Quelqu’un qui arrive », selon le mot de Claudel, arrive pour repartir après avoir joué un air de flûte, mimé la bataille qui l’a rayé du monde, raconté surtout son histoire. L’enseignement explicite que livrent ces récits est qu’on ne pourra trouver la paix sans qu’ait été tranché le dernier lien (en) qui nous rattache au monde : pourtant, malgré les efforts de la spiritualité bouddhiste, j’ai souvent l’impression que personne n’est à ce point pressé de reposer en paix. Tout mort qui se respecte a conservé quelque obsession du monde, un nœud à son suaire lui signalant une tâche qu’il ne convient pas d’oublier, au pire une vengeance, une nostalgie au mieux. J’avais été surpris dès mon arrivée par le nombre d’émissions télévisées consacrées, aux heures de grande écoute, à l’exposé pseudo-journalistique d’événements occultes : maisons hantées, apparitions, souffle glacial, farces diverses commentées en direct par un reporter qui baisse la voix vers son micro comme s’il parlait dans une église. C’est aux approches de l’été surtout que les fantômes se manifestent. Les histoires surnaturelles sont des fleurs de l’obon. Dans la touffeur de la saison brûlante, humide, compacte, un frisson parcourt les échines, qui rafraîchit mieux qu’un climatiseur. Les revenants reviennent comme les fêtes du calendrier ; ils nous font la fête de la peur. Les plaisirs de l’horreur explosent en spectacles. Au Kabuki la pièce de Tsuruya Namboku (1758-1829) Tôkaidô Yotsuya Kaidan a plusieurs fois été remâchée par le cinéma. C’est aussi la seule à ma connaissance à être traduite deux fois en français : par Michel Wasserman aux Presses Orientalistes de France, sous le titre de Fantômes à Yotsuya, et par Jeanne Sigée à l’Asiathèque, sous celui des Spectres de Yotsuya. Elle raconte l’effrayante et, me semble-t-il, modérément édifiante histoire de la malheureuse O-Iwa, victime défigurée d’un époux impatient de convoler sous plus opulents auspices et devenue après sa mort une harpie redoutable. L’autre côté de la vie est un miroir où tout revient à l’envers. La douceur, la résignation s’y métamorphosent en leur contraire. Rien de stable ou qui tienne debout : les fantômes, dit-on, n’ont pas de pieds.
Il m’a toujours été difficile de savoir si les gens croyaient à leurs croyances. Peut-être la question se pose-t-elle ici moins qu’ailleurs encore. On sait qu’en ce pays de syncrétisme les comportements religieux ne s’excluent pas l’un l’autre. Le lieu commun n’est pas faux, qui veut qu’on naisse shintoïste, qu’on se marie chrétien, qu’on meure bouddhiste, en fonction des cérémonies qui, le plus couramment mais non exclusivement, marquent chacun de ces événements éprouvants. L’accomplissement des rites n’impose aucun investissement nécessaire de la foi. L’idée de foi, peut-être, implique une servitude ou un aveuglement contradictoires avec le doute sur lequel elle prétend conquérir. Les superstitions d’ici paraissent plus joueuses : mais j’arrive mal à mesurer la part de jeu qu’elles contiennent. Par exemple il me semble douteux qu’aucun membre du personnel de l’établissement où je travaille croie sérieusement à la présence d’un fantôme au sous-sol, où sont les poubelles et la réserve des livres rares. N’empêche qu’on ne s’y aventure pas sans réticence, et que les secrétaires se mettent toujours à deux pour descendre vider dans la benne les sacs à ordure du bureau. On peut consulter les horoscopes sans croire à l’astrologie, se faire tirer les lignes de la main dans une officine en plein vent comme il en pousse sur les trottoirs des grands boulevards, éclairées dans la nuit par une lanterne de papier. On peut faire semblant de croire aux mononoke, aux yûrei, obake et autres sortes de kaidan : kwaidan, selon la transcription qu’utilise Lafcadio Hearn pour le titre original d’un recueil de ces récits que lui racontait sa conjointe et qu’il faisait semblant de traduire. Où commence le jeu des rôles ?
Irlandais né dans une île grecque, Lafcadio Hearn n’est pas enterré loin de chez moi, car le monde est petit. Son cimetière, beaucoup plus vaste que le mien, se trouve dans le vieux quartier de Zôshigaya. La tombe appartient à la famille de sa femme, Koizumi Setsu, qui l’avait adopté sous le prénom (le post-nom) de Yagumo : Petite Source aux Huit Nuages, visse, scrisse, amò… A quelques pas de là, dans les travées de cette espèce de Père-Lachaise tôkyôïte, un autre écrivain japonais amoureux des fantômes, Izumi Kyôka, romancier, dramaturge ; et plus au nord, monumentalement encadrées dans la pierre, les cendres et peut-être pas la semence de Natsume Sôseki. Les chats, qui sous toute latitude aiment à fréquenter les tombeaux, viennent s’y recueillir en l’honneur d’un de leur congénère, mort sans avoir de nom parce qu’il avait bu de la bière. Leur sarabande rejoint celle d’autres animaux ici surnaturels : les renards, qui sont des femmes et vice-versa, ou les tanuki, chiens viverins qui passent pour chauds lapins. On danse toute la nuit, surtout les nuits de chaleur de l’été. Quiconque habite près d’un cimetière sait qu’il arrive aux voisins d’être bruyants.
Car ce pays est un théâtre de fantômes. « Croyez-vous que les morts puissent revenir à la vie (shinda hito ga ikikaeru to omoimasu ka) ? » demandaient récemment des enquêteurs aux écoliers et collégiens du département de Nagasaki. A plus de quinze pour cent, tout bien pesé, ces enfants pensaient que oui, et même de plus en plus avec l’âge : en deuxième année de collège le nombre de « oui » dépasse dix-huit pour cent. Cette opinion est plus forte dans les villes qu’à la campagne, mieux ancrée sur l’île principale du Kyûshû que dans les îles éloignées. Priés de justifier leur réponse, les petits thaumaturges expliquaient qu’ils l’avaient vu au cinéma ou à la télévision (29,9%), ou qu’ils l’avaient entendu dire (49,3%), ou qu’ils avaient eux-mêmes ressuscité des macchabées en foule dans leur jeu vidéo (7,2%). Dans la rubrique « Opinions » du journal Asahi, un pédagogue commenta sévèrement les résultats de cette enquête, en particulier le fait qu’au total le nombre des « non » franchement exprimés ne fût pas beaucoup plus élevé que celui des « oui » : la majorité, comme il arrive souvent, ne se prononçait pas. Voilà, disait cet homme, la preuve évidente des faillites du système éducatif japonais. Pour ma part, je n’en suis pas aussi certain. Tout dépend de l’objectif attribué par le système à l’éducation.
Que signifie, en effet, « revenir à la vie » ? Est-ce retrouver à la tombée du jour cette précaire existence d’errement, si facile à confondre avec la prédation, qui fait de tous ceux qu’a rejeté la société des fantômes avant l’heure ? Est-ce abolir on ne sait comment les limites que la médecine et le sens commun fixent à chaque époque à la vie, à la mort ? Nier les seuils, aller au rebours de l’entropie, parler quand le cerveau n’émet plus d’ondes, bouger avec la raideur du cadavre, hanter comme un souvenir les endroits qu’on hantait ? Ensorceler les automobiles et les cabinets de l’école primaire ? Rendre floues les photos prises devant la Joconde ? Qui ne rirait d’une crédulité semblable ? Je conçois qu’on assigne à l’éducation le soin de la combattre au moyen de jugements fondés sur la raison ; mais j’ai du mal à voir en quoi les fantômes sont plus antipathiques à la raison ou à l’état présent des sciences que l’immortalité de l’âme, la résurrection du corps glorieux, le paradis d’Allah ou le voyage « au-delà de l’eau » des défunts transfigurés en dieu (mikoto) ! A quoi bon édifier une hiérarchie des croyances respectables et des superstitions sans queue ni tête ? Depuis quand Dieu dispose-t-il d’une tête et d’une queue ? Je croyais que les croyants croyaient quia absurdum, et voilà qu’il y aurait des absurda plus absurdes que les autres ! Si l’éducation doit apprendre à rejeter les spectres, les succubes, les broucolaques et le Moine Bourru, pourquoi s’arrêterait-elle en chemin, se gardant d’empiéter sur le domaine des religions installées ? Pourquoi ? Parce que c’est justement ce qu’elle fait : parce qu’on appelle aujourd’hui « laïcité » la complaisance envers tout ce que l’école a pour fonction de nier, qu’au prétexte de « démocratie » les sociétés sous influence américaine aiment mieux reléguer prudemment dans la sphère du « privé ». Car il va de soi qu’être privé c’est être privé de l’essentiel.
A ce point de vue, plutôt, les écoliers du département de Nagasaki me semblent avoir répondu d’une façon conforme aux vues des différents ministres de l’éducation. Sur les mystères qui les dépassent, les deux tiers environ d’entre eux ne se prononceront pas, pas plus qu’ils ne se prononceront plus tard sur le mystère des élections politiques : ou si jamais ils votent, au Japon, ce sera pour le gouvernement en place. N’est-ce pas justement ce que souhaite le gouvernement en place et la fin dernière de son système éducatif ? D’ailleurs quel système éducatif, aujourd’hui, dans quel pays du monde se prétendant démocratique, se donnera pour objet d’éradiquer les religions consacrées par l’histoire au même titre que les croyances ostensiblement louches ? On fait des lois contre les sectes, on n’en fait pas contre le Vatican.
C’est pourquoi, ma Sœur, tous comptes accomplis, au consensus communautaire emprisonnant chacun dans les certitudes de sa chapelle, je préfère les jeux japonais. Mes excuses aux Nicodémites, ou plutôt à leurs contradicteurs ! Il suffit de frapper dans ses mains à l’entrée d’un sanctuaire shinto, de jeter entre les barreaux du tronc quelques pièces trouées de cinq yens en l’honneur d’Inari, le renard protecteur des enfants, puis de passer devant un temple bouddhiste : on ne peut pas marcher trois pas sans qu’il s’en rencontre un. Là j’agiterai le grelot pendu au fronton pour avertir le bodhisattva de ma visite, je joindrai les mains, j’inclinerai la tête en formulant le vœu de pouvoir longtemps, longtemps faire semblant.
A.M.D.G.
Thierry Maré
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