samedi, 27 mai 2006

Stephan leclercq : droit naturel

Stéfan leclercq

 

Droit naturel : passage, puissance, immanence [1].

 

   La philosophie est née avec la question de la Nature. Et cette question ne peut se poser sans, en même temps, réfléchir la condition du droit naturel[2]. Comprendre la Nature ne veut pas dire se positionner par rapport à elle, ce qui en constituerait le non-rapport, mais bien se positionner en elle. Se positionner par rapport à la Nature serait plutôt s’en détacher, ou l’ignorer. Une réflexion sur la Nature implique le philosophe dans ses mouvements, ses replis, ses contractions. On ne peut penser la Nature qu’en lui appartenant, en étant dedans, et jamais dehors. Ce qui s’oppose à la Nature est la Tradition[3]. Elle est antérieure à la philosophie et en constitue la plus grande rivale. Religions contre Nature, ou contre la pensée. La Tradition est ce qui nuit à la différenciation, celle des mœurs comme celle de la réflexion. À l’expression de la Nature. La Tradition, c’est toujours l’autorité et, par excellence, ce qui empêche le droit naturel d’exister. Il y a toujours dans le droit naturel, par conséquent, un degré de subversion, de trahison, à condition que le droit naturel ne soit pas celui, précisément, de la Tradition.
Le droit naturel de la Tradition, ou droit naturel classique, est celui qui est envisagé selon le principe du devoir. Le droit naturel, par la tradition, est ce qui laisse l’individu dans le choix douloureux entre les errements de sa nature et la lumière de la Tradition. Non pas pouvoir mais devoir : le libre-arbitre. Le devoir dans ce type de droit naturel contribue seulement à percevoir l’essence. C’est la libre émancipation de l’être à réaliser, non pas ce qui le fait, mais à perpétuer ce qui le réalise : transcendance contre immanence. Celui qui connaît les essences sera apte à diriger la Vie. C’est là, par excellence, la figure du Sage ou du prêtre[4]. L’institution du devoir est donc une corruption du droit naturel et, bien fatalement, de la Nature elle-même. Sous cet angle, le droit naturel ne peut se percevoir que sous un rapport de grandeurs et de qualités. Celui qui détient une plus grande connais­sance sur celui qui n’en possède pas. Le Sage, le prêtre sont supérieurs au disciple et au croyant. Ceux-ci devront s’appliquer en suivant les préceptes. Le droit naturel ne s’inscrit alors que dans cette clause : se donner les moyens d’écouter. Il ne s’inscrit que dans son rapport à l’essence. Transcendance.
   C’est Hobbes qui opérera la plus grande transmutation de ce droit naturel. Non plus un droit naturel construit sur le devoir mais bien sur la puissance. On ne confondra pas puissance et pouvoir. Détenir une puissance n’est pas détenir un pouvoir. La différence se situe sur le champ d’action de ces critères. La puissance est toujours une puissance de participation, quand le pouvoir est toujours pouvoir d’effectuation. La puissance se fait avec autrui, le pouvoir toujours contre autrui. Le poisson a une puissance avec le courant, quand le tyran exerce un pouvoir sur son peuple. Ce qui fait la Vie est toujours une puissance, quand ce qui amoindrit la Vie est toujours la force d’un pouvoir. La limace, la mouche ou le moustique ne sont que puissance qu’ils développent pour participer à la Vie en dehors de qualité, comme la force, qu’ils ne savent détenir. La puissance se développe toujours en dehors de qualités. Les qualités appartiennent bien plutôt au pouvoir. La force ne permet pas la puissance. Au contraire, elle se développe toujours contre la puissance. Ainsi par Hobbes, et à sa suite Spinoza, la Nature, et à raison le droit naturel, n’est envisageable que comme émancipation d’une puissance de l’être[5]. Cependant, Spinoza applique le droit naturel plus intégralement que Hobbes. Sans réserve dans la constitution d’une société, Spinoza conçoit la puissance du plus fort comme seule valide. Mais il ne peut s’agir d’un pouvoir, mais seulement de la puissance de cette figure[6]. Elle n’œuvrera pas contre cette société, mais avec elle.
   Par la puissance le plus petit est égal au plus grand[7]. Ce que la puissance recèle, c’est une pure participation à la Vie. Sous cet angle, la puissance spinozienne et la force nietz­schéenne se ressemblent. Les qualités ne permettent que de s’affranchir de la Vie, et donc d’œuvrer contre elle. Si les qualités modifient le droit naturel, par la tradition qui lui impose le devoir, c’est pour mieux instituer un pacte à l’encontre du droit. Ce pacte nuit au droit naturel pour mieux rejoindre les essences. Alors, une bonne société est celle qui, pour atteindre les essences, use du droit naturel classique[8].
   De même, si le devoir est une corruption du droit naturel, la volonté l’est autant. Le droit naturel n’est ni devoir, ni vouloir, seulement pouvoir. À l’image de la philosophie de Descar­tes, la volonté est ce qui définit le subjectif. C’est par la volonté que le processus de subjectivation peut qualifier l’être. Le cogito n’est que volonté. Volonté d’une première vérité. Dans sa démarcation du réel, dans l’installation du doute opératoire, agit partout une volonté de l’être. Volonté d’être absolument. La conscience devient alors centre de son monde. Nous suivons aussi ici la démarche d’Husserl. Cette conscience ainsi cernée se voit emplie du processus de subjectivation. La conscience se referme sur elle-même, évitant les réseaux du réel (intentionnalité). Il y a alors, par l’effort de la conscience, à découvrir une première vérité, c’est-à-dire les essences, une volonté absolue qui la transcende. Le droit naturel est présent chez Descartes, et la volonté en est l’incarnation. Mais il répond encore à la définition du droit naturel classique, à savoir un droit dont l’exercice consiste à découvrir non pas la puissance, mais l’essence de l’être. Nous voyons alors combien Spinoza est moderne par sa conception du droit naturel, de celui qui ne recherche que la puissance de l’être. Puissance et non volonté.
   Mais au fond, la volonté déterminante de Descartes est bien ce qui autorisa le capitalisme dans sa réalisation. Toute la modernité du monde occidental est née par René Descartes. Lorsqu’il a émis son célèbre “ Je pense, donc je suis ”, il a posé l’être comme subjectivité, il en a fait un individu. Quand nous disons “ je pense ”, il faut obligatoirement que cette pensée ait un objet. La condition de la pensée ne peut s’effectuer que par une différence d’avec elle-même : si nous pensons, nous pensons forcément à quelque chose, même si cette pensée s’autoproclame (je pense ma propre pensée). Disant je pense, nous créons une chose différente de nous-même, cette chose provoquée par la pensée ne nous est pas immanente. Il serait impossible de penser une chose sans la différencier de cette pensée même. Il faut donc toujours un objet pour que la pensée puisse s’exécuter dans ses modalités. Ainsi, par le cogito, la pensée ne peut se valider qu’à partir d’un objet qui lui est extérieur. Ce n’est que par l’objet que la pensée peut s’authentifier à elle-même. Descartes alors permettait au capita­lisme de s’installer et devenir, quelques siècles plus tard, la force que l’on sait. Force mais jamais puissance. Il faut donc toujours un objet du dehors venant proclamer la pensée pour elle-même. Descartes se désolidarise d’un réel, ou de la Nature. Descartes n’est alors pas un philosophe tant il s’éloigne de la Nature pour mieux se penser. Il appartient bien au droit naturel classique. Et il regarde, de loin, la Nature où il voit passer des animaux-machines.
Au contraire, Spinoza n’envisage sa philoso­phie que dans un rapport de puissance avec autrui. Provoquer la rencontre, créer le rapport. Non pas que nous sommes tous faits pour tout le monde, mais seulement pour certains corps, dans lesquels nous entrons, nous nous faufilons, et qui nous procurent seulement des affections joyeuses[9]. Ce n’est que la constitution de ce rapport qui peut permettre l’état de nature. Relations, connexions. La Nature n’existe que dans ces formes : permettre le rapport entre les êtres. La nature ne répond pas à un ordre des fins, elle ne poursuit pas un but encore invisible. Elle n’existe que pour le fait d’exister, pour une mise en condition de ses essences selon un principe de modalité. Contrairement à Descartes, si la conscience de l’être est cernée, elle doit nécessairement s’ouvrir au monde pour rejoindre les essences. Il ne s’agit surtout pas de tout nier – de douter – afin de découvrir les essences, mais bien de s’offrir au réel, dans les réseaux qu’il peut proposer. Dès lors la question Que peut un corps ? ne peut se penser que dans un rapport de puissance, dans la provocation d’un premier désir. La question est d’abord une question de droit naturel[10]. Le désir spinoziste ne soutient pas un manque qui le justifierait. Le désir est une puissance du corps sans finalité. Il est une vigueur obscure dont l’expression est le corps entier dans ses déterminations : droit naturel. Nous voyons ici combien Sade est spinoziste et comment, également, sa pensée appartient au droit naturel moderne.
   La question du droit naturel est, par le corps qui agit, une question d’individuation. Le droit naturel moderne est ce qui brise la subjectivité dans ses principes de cloisonnement de la conscience. Le plan d’immanence dans son rapport à la conscience appartient au droit naturel. Et tous ceux dont la pensée lutte contre les principes de la subjectivation se sont reconnus dans le droit naturel moderne : Hobbes, Spinoza, Sade, Nietzsche et Gilles Deleuze lui-même. Cela, parce que le droit naturel ne relève que la puissance, au mépris des qualités. La qualité est ce qui permet à la conscience de s’identifier à elle-même, c’est-à-dire de se cerner, de s’extraire de son réel pour être absolument. La puissance est ce qui ouvre l’être à son réel, lui permettant d’être ce qu’il est au mieux de ses possibilités. C’est pour cela que le droit naturel est aussi éminemment égalitaire : le plus petit vaut le plus grand par la puissance maximale qu’il déploie à émanciper ce qu’il est. Exister par sa puis­sance n’est que se réaliser par les devenirs. Non plus une qualité inhérente à l’être lui autorisant un être absolu, mais une puissance qui se module, se plie, se replie ou se déplie. Le droit naturel est ce qui explose donc les renfermements de la conscience sur elle-même (subjectivité)[11]. C’est donc, et par Fichte d’ailleurs, une individuation quantitative qui se dévoile. L’être se définit par ce qu’il peut, et plus par ce qu’il est. En même temps, cela veut dire que tous les êtres sont différents, même s’ils sont égaux, parce que leur puissance est différente. L’individuation alors ne se dessine plus sur des qualités de l’être, mais sur la puissance de l’être. C’est une individuation ouverte, une surobjectivité si l’on comprend par ce mot l’exercice d’une objectivité à l’usage d’un seul[12]. La puissance de ce type d’individuation se spécifie par sa quantité, et non par sa qualité, même si ce n’est pas une quantité comme il peut y en avoir pour la longueur. L’être se définit par sa quantité de puissance et plus par ce qui le qualifie. L’oiseau est individué par sa puissance de voler, et plus par la qualité de ses plumes.
   La subjectivité se caractérise d’abord par sa fermeture, par le cloisonnement de sa conscience. Cette conscience se situe néces­sairement au centre du champ transcendantal qu’elle administre. En cela, toute forme de subjectivité est créatrice de métaphysique. La conscience du subjectif est d’abord fondée sur la sélection. Sélection des affects, des mouve­ments, sélection de la conscience d’autrui. Ce qui est accepté nourrit le subjectif, comme ce qui est rejeté en constitue la métaphysique. Le subjectif est hanté par la métaphysique qu’il se crée. Les processus de subjectivation n’ont pu apparaître qu’avec la forme classique du droit naturel, par le positionnement de l’être face à l’essence, par l’imposition du devoir au contraire d’une émancipation de la puis­sance[13]. Penser l’essence est déjà s’en détacher, se placer en dehors d’elle, si l’être ne tâche pas, par l’effectuation de sa puissance, de s’émanciper. Descartes contre Spinoza. Au contraire, le droit naturel intégral, ou mo­derne, rompt les processus de subjectivation que la chrétienté a imposés.
   Par le droit naturel moderne, l’être s’ouvre au monde plutôt que de s’en distinguer. Les plis du monde sont les conditions de sa puissance même. L’être même devient l’ouverture de sa conscience. Cette conscience est réalisée par les courbes ou les lignes, par une multiplicité de réseaux constituant le monde et cette conscience, dans le même temps, dans le même jet. Il ne peut donc y avoir de métaphysique pour l’être du droit naturel. Cet être est plutôt un être transcendantal conçu par les plissements du monde. Conscience a-subjective parcourant le champ transcendan­tal. Pur courant de conscience a-subjectif, conscience pré-réflexive imper­sonnelle, durée qualitative de la conscience sans moi[14]. Cet être transcendantal, conçu par ce type de cons­cience ne peut fonder de métaphysique. Parcourant le champ transcendantal, il est en même temps parcouru par tous les événe­ments du monde. Au point où il devient lui-même événement. Événement ontologique. Il est tous les événements du réel, toutes les singularités de la Nature aussi. Il est touché par tous les affects, sans distinction. Ces affects ne sont ni joyeux, ni tristes mais instaurent la condition de sa pensée. Mieux, la pensée est bien plutôt reçue que créée. La pensée se reçoit et cette réception devient une création. L’être oscille toujours entre deux, deux événements, deux mouvements, deux durées. C’est dans cet entre deux que la pensée surgit, que la conscience court le mieux sur le plan.
   L’ontologie de Gilles Deleuze, et sa philosophie n’est qu’ontologie, est bien principalement le développement de ce droit naturel moderne et spinoziste créant l’être transcendantal. Mais si nous l’appelons ici par ce nom, cet être appar­tient, comme à présent nous le savons, tout autant à l’univocité et à l’immanence. Il n’y a pas, dans la philosophie deleuzienne, à faire un choix entre ces trois termes. Les trois se valent et ont leurs fonctions ontologiques. Seulement que cet être-là surgit du droit naturel ; ce qui lui permet d’appartenir à ces trois formes de l’être à la fois. C’est bien finalement par le droit naturel moderne qu’ont pu apparaître les grands concepts deleuziens.
   La déterritorialisation et sa reterritorialisation, l’Éternel Retour du différent, la schizophrénie, l’immanence sont toujours des effets de la puissance qu’a pu libérer le droit naturel spinoziste. Faire ce que l’on peut. Jamais ce que l’on veut, ou ce que l’on doit, mais toujours ce que l’on peut. Passage, puissance, immanence.

 

 



[1] Ce texte est extrait de Stéfan Leclercq, Gilles Deleuze, immanence, univocité, transcendantal, Les Editions Sils Maria, diffusion Vrin, 2002, deuxième édition.
[2] Léo Strauss, Droit naturel et histoire, Champs-Flammarion, 1986, pp. 83-86.
[3] Loc. cit.
[4] Gilles Deleuze, cours sur Spinoza de décembre 1980, Internet :  http ://www.deleuze.fr.st
[5] Loc. cit.
[6] Spinoza, Correspondance, Les éditions Sils Maria asbl, 2000, p. 81.
[7] SPE, 238.
[8] Gilles Deleuze, cours sur Spinoza, 9 décembre 1980. Internet : http ://www.deleuze.fr.st
[9] SPE, 240.
[10] SPE, 236.
[11] Gilles Deleuze, cours sur Spinoza, décembre 1980, 2ième partie. Internet : http ://www.deleuze.fr.st
[12] La surobjectivité est le renoncement à toute forme d’interprétation et, par conséquent, à tout recentrage de la conscience sur elle-même. Il en découle nécessairement une objectivité à l’usage d’un seul que l’on ne confondra pas avec une objectivité universalisante. Voir :
Stéfan Leclercq, Détermination et hasard de Jean-Michel Basquiat, Les éditions Sils Maria asbl, 1998.
[13] Gilles Deleuze, cours sur Spinoza, 9 décembre 1980. Internet : http ://www.deleuze.fr.st
[14] IUV, 3.

Commentaires

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Ecrit par : adibbouk | lundi, 17 août 2009

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