samedi, 27 mai 2006
Michel Surya : la mort de G Bataille
La mort de Georges Bataille
Georges Bataille voulut voir comment on meurt. Il voulut savoir comment le corps s'effondre, et comment, dans un corps, une conscience s'effondre. Il voulut savoir comment la pensée, à l'intérieur d'elle-même, fait naufrage, « c'est-à-dire dans une pensée où subsiste la conscience de sombrer », dans une pensée sombrant et - n'est-ce pas l'impossible ? - se regardant sombrer. Georges Bataille s'est toute sa vie exalté à l'idée de la pensée de la mort (cet instant les réduisant tous à lui-même. L'instant de la mort est le seul de tous les instants qui soit absolu). L'exalte aujourd'hui - c'est une exaltation noire, tragique - la mort de la pensée. La pensée de la mort, arrivée à ce point de la plus exténuée des méditations, n'est que le plus intolérable (et le plus ultime) de la pensée du non-savoir. Il y a dorénavant plus éblouissant que ne pas savoir, il y a plus éblouissant que mourir: il y a la mort de la pensée. Ce n'est pas un paradoxe de plus: la mort de la pensée porte plus loin la connaissance. Le plus que puisse « connaître » une connaissance, son impossible, c'est son effondrement. Un effondrement soudain, qui coïnciderait avec la simple mort physique, empêche de connaître de la mort, ce qu'elle est. Comparable à l'expérience que fait l'âme de Dieu, la pensée peut, un instant par avance impossible et dérobé, faire l'expérience de la mort. Et pour qui, comme Bataille, a aimé la mort (n'est-ce pas singulier: peut-on aimer la mort; peut-on aimer la vie au point d'aimer autant qu'elle - non par faiblesse, non par exténuation - sa limite?), se sentir sombrer n'est pas moins extasiant: « Si la mort de la pensée est poussée jusqu'au point où elle est suffisamment pensée morte pour n'être plus ni désespérée, ni angoissée, il n'y a plus de différence entre la mort de la pensée et l'extase. »
Souvent les hommes malades s'immobilisent: attendent-ils que la mort les saisisse couchés ? Bataille, au contraire, va se déplacer beaucoup les trois dernières années de sa vie. Des déplacements malades, certes, dont il dut mesurer, au jour le jour, comme d'autant de stations dans cet effondrement de la conscience, le sens; un jour, l'amélioration de son état (significativement, il en juge par la possibilité qui lui est soudain redonnée d'associer ses idées et d'écrire) put le convaincre de ce que celui-ci n'avait rien de fatal. Un autre jour, son aggravation put l'accabler (les textes en cours pouvaient rester ainsi longtemps en l'état; pire, les corrections l'aggravaient); mais accablé ou non son état cependant l'« enchantait » : « sale » est la mort, mais pour cette raison, divine aussi. Il séjourna quelquefois aux Sables-d'Olonnes (quai Wilson), quelquefois à Vézelay où il aimait revenir; le plus souvent à Fontenay-le-Comte chez le moins connu et le plus obligeant de ses amis d'après-guerre, André Costa. Le dernier voyage qu'il entreprit le fit séjourner chez Patrick Waldberg à Seillans, dans le Var, au mois d'août 1960.
Ce séjour ne fut pourtant pas le dernier voyage de Bataille. Il en entreprit un autre qui, si la maladie n'avait pas été là et si elle n'avait pas été telle, aurait pu correspondre avec la fin de l'exil (c'est le mot qu'employa Bataille lui-même) que les circonstances lui ont fait connaître depuis la fin de la guerre. Le ler février 1962 il demanda à Julien Cain, directeur des Bibliothèques mais aussi son ami, de revenir travailler à la Bibliothèque Nationale. Cette demande est symbolique, autant qu'aucun de ses livres, de la vie qu'a due mener Bataille : à soixante-cinq ans, gravement malade, il est dans l'obligation de travailler. Rien de ce qu'il a écrit jusqu'ici ne lui a donné les moyens de se consacrer à son oeuvre. Cette demande acceptée, Bataille quitta Orléans et s'installa dans le dernier des appartements où il vécut, rue Saint-Sulpice. Il n'y vivra guère plus que quelques mois. Le 8 juillet, au matin, en la présence d'un ami, Jacques Pimpanneau, Georges Bataille mourut. En un instant, une dernière fois et définitivement souverain.
Dans le petit cimetière du village où il vécut le plus longtemps et qu'il aima le plus, à Vézelay, il n'y eut que des paysans pour l'accompagner. Une simple dalle, sombre, sans autre inscription que celle-ci, à peine lisible :
GEORGES BATAILLE
1897-1962
« Ces matières où grouillent les oeufs, les germes et les vers ne nous serrent pas seulement, mais nous lèvent le coeur. La mort n'est pas réduite à l'amer anéantissement de l'être - de tout ce que je suis, qui attend d'être encore, dont le sens même, plutôt que d'être, est d'attendre d'être (comme si nous ne recevions jamais l'être authentiquement, mais seulement l'attente de l'être, qui sera et n'est pas, comme si nous n'étions pas la présence que nous sommes, mais l'avenir quenous serons et ne sommes pas) : c'est aussi ce naufrage dans le nauséeux. Je retrouverai l'abjecte nature et la purulence de la vie anonyme, infinie, qui s'étend comme la nuit, qu'est la mort. Un jour ce monde vivant pullulera dans ma bouche morte ».
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